Jean-Marie Cavada : retranscription du dîner-débat du 30 mai 2013

Ce matin, au Mouvement Européen-France, que je préside en effet depuis le 3 décembre 2011,  j’ai travaillé sur cette organisation nouvelle, qui s’appelle le Conseil d’Orientation Scientifique, et qui regroupe un certain nombre de grandes personnalités européennes, d’anciens présidents, des membres du Parlement, des scientifiques, des cinéastes,  pour apporter à l’Europe ce qui lui manque tellement : une âme.

Je ne suis pas venu réellement d’ailleurs faire la propagande de l’Europe, mais plutôt nettoyer tout le tartre qu’il peut y avoir dans nos consciences et nos comportements en matière d’affaires européennes, parce que nous pensons que c’est quelque chose qui est loin.

Ici, je ne peux pas dire que vous pensez que c’est quelque chose de secondaire, sinon vous ne seriez pas là, ni avec ce titre, ni avec le temps que vous consacrez à réfléchir ensemble, à discuter ensemble. Je suis venu vous parler de vous, dans une perspective de « qu’allons-nous faire, à quoi servons-nous », dans notre environnement, dans notre espace public, dans l’espace de la culture publique, et dans le genre du continent européen à lui seul.

En soixante-dix ans, entre 1870 et 1939, le continent européen a fait la démonstration de son immense, immense champ de culture, de son immense gisement d’arts, de sciences, de développement de la pensée, de développement de systèmes appliqués de la pensée, que l’on peut appeler la démocratie, dont nous avons été à la fois des concepteurs et à la fois des pourfendeurs. En tous cas tout un univers de vingt siècles de pensée connue, et même davantage d’ailleurs, mais nous avons fait aussi, progressivement en soixante-dix ans, la démonstration d’un très grand goût pour la destruction, puis pour la barbarie. La première guerre para-mondiale, juste avant, celle de 1870, a montré la violence de la haine entre la France et l’Allemagne. Cela n’était pas neuf, mais cela a été plus circonscrit. Les traités qui s’en sont suivis ont d’ailleurs été extrêmement durs.

Cette première guerre a montré que la violence avait un épicentre, et qu’il se situait autour du Rhin. Beaucoup plus que d’habitude, où les gens étaient plus expansifs etc. Même si : l’Edit de Nantes, sa révocation, 1685, la fuite des protestants vers la mer et l’ouest, ou au contraire le long du Danube, enfin toutes ces choses que vous connaissez.

La deuxième guerre qui a suivi, – qu’on appelle bizarrement la « Première » Guerre Mondiale, vu que celle de 70 n’était pas non plus totalement domestique – a profondément ébranlé le continent européen d’une manière à la fois militaire, culturelle, et d’une manière qui a été un révélateur de la nouvelle orientation de la société. Je veux dire par là que les hommes ont été tellement harassés de cette guerre, où l’on est allé chercher des enfants de dix-sept ans, pour leur mettre des fusils entre les mains…

J’en ai eu la preuve, parce que comme président de Radio France j’avais fait construire un appel pour les gens, vous connaissez tous la formule : je voulais que la guerre fut racontée par les greniers de ceux qui avaient écrit. Les lettres étant dans les coffres… Cela s’appelle « Paroles de Poilus », et j’en ai découvert là-dedans beaucoup plus, beaucoup plus, que dans les livres d’Histoire.

On y découvre que la guerre fut d’une violence inouïe, que la rébellion a été assez importante, qu’on a exécuté pas mal de soldats, et l’on y découvre surtout quelque chose qui aura marqué tout le XXème siècle dans les luttes de société : que les hommes étaient tellement défaits quand ils sont rentrés de la guerre, les gueules cassées – plus de nez, d’oreilles, plus de yeux, plus de jambes, plus de bras…. Enfin bref ! Et pour les autres : plus aucune envie de fréquenter leur femme, de faire l’amour aux femmes, la démographie chute – ils sont dépressifs profonds.

Et à partir de 1919 -1920, on voit que l’économie du pays, qui avait été sauvegardée pendant la guerre par les femmes, est tout d’un coup vraiment portée activement par les femmes. D’où la naissance de l’idée que, quand même : à toute justice, nécessité – il va bien falloir que l’on trouve le moyen, politiquement, de donner le droit de vote aux femmes, de leur reconnaître des libertés qui sont celles des hommes. Enfin, cette affaire a quand même mis soixante ans, comme vous l’avez vu. Un peu plus de soixante ans.

Cependant, je crois que cette guerre a profondément transformé le continent, notamment pour la France, la Belgique, un peu les Pays-Bas mais c’est une société plus mêlée et plus religieuse. Et puis l’Allemagne aussi, d’une certaine manière. Là-dessus, un profond climat de pacifisme s’est abattu sur l’Europe, qui fait que les états-majors ont été vraiment très en retard, n’ont pas conçu le nouveau conflit, les théories sur les armes, les positionnements, l’importance des chars de l’avant, sauf un colonel qui emmerdait tout le monde si vous me passez l’expression, qui s’appelait le Colonel Charles de Gaulle.

Il était le patron d’un « bataillon », je pense, à Metz, il avait la capacité d’écrire, l’Etat-major l’avait envoyé loin parce qu’il était décidément trop intelligent, trop actif, etc, et il a théorisé la nécessité de la place des chars dans la bataille de l’avant, comme il l’appelait. Mais l’on voyait bien que lorsque la guerre est arrivée, le poids de la première guerre mondiale avait défait le moral, avait transformé l’Etat-major en abbés de cour, et avait du coup déjà préparé profondément la défaite qui s’en est suivie.

La Deuxième Guerre Mondiale, je vais me placer ailleurs, pour en parler. La Deuxième Guerre Mondiale a été, sur le continent européen, la démonstration démoniaque du Bien et du Mal. On a vu ce continent, qui est un grand continent de sciences, de savoirs, et de civilisations, être aussi un continent de barbarie systématique et organisée.

Dîner débat du Cercle Européen du 30 mai 2013

Dîner débat du Cercle Européen du 30 mai 2013

Non seulement on a raflé des gens en raison de principes sur lesquels il n’y a vraiment rien à dire : les uns étaient juifs, les autres homosexuels, les troisièmes nomades, les quatrièmes communistes, les cinquièmes tout le monde qui ne plaisait pas… Il y a eu un profond désordre, que l’on retrouve bien dans la description que Hannah Arendt en a faite, et qui est ce que j’ai lu et entendu de plus intelligent sur ce sujet.

Hannah Arendt, dont je vous signale au passage qu’une biographie nouvelle est en train de paraître actuellement, qui vaut vraiment le détour. C’est vraiment intéressant. Je dis ça pour être utile, après chacun fait comme il veut.

Qu’est-ce qu’il s’est passé, là ? Il s’est passé un pas en avant dans la barbarie, puisque nous avons inventé la destruction industrielle des Européens. Par qui ? Par des hordes de sauvages venus de la planète Mars ? Non : par les mêmes Européens.

Alors ils étaient Allemands, ils auraient pu être sans doute d’ailleurs, il n’y avait pas que les Allemands, il y a eu beaucoup de bonnes volontés pour les aider si je puis dire. Et on voit bien là qu’il y a les deux faces du miroir du continent européen : c’est sur le continent européen qu’à la fin du XIXème siècle on a inventé la plus petite partie de la matière, l’atome. C’est sur le continent européen que soixante ans plus tard environ, on a aidé à séquencer la plus petite partie de la matière humaine : le gêne. C’est sur le continent européen d’ailleurs en matière scientifique qu’on a découvert, identifié, nommé le virus inconnu, nouveau, qui s’appelle le VIH.

Mais c’est sur le continent européen qu’on a raflé des gens pour les envoyer vers les camps de la mort. Je dis cela, parce que cela restera dans l’histoire de l’Humanité une profonde blessure sur le moment de la civilisation. Mais cela restera aussi surtout un doute et une interrogation très profonde sur la duplicité des humains, qu’il est tout à fait pertinent, utile, sain même, de garder à l’esprit, car nous sommes évidemment doubles. Et cela, c’est vraiment quelque chose qu’on ne peut pas oublier, y compris même pour le sujet qui nous occupe, je dirais même « d’abord ». D’ailleurs, j’y viens.

Personne ne se rend compte qu’à la fin de cette Deuxième Guerre Mondiale, y compris pendant, d’ailleurs, quelques personnes pensent à un moyen de mettre fin à ce carnage. C’est Monnet, et quelques autres. Monnet faisait le tour du monde pendant la guerre, il vendait un peut de cognac et beaucoup d’idées. Il s’est installé aux Etats-Unis, il ne s’entendait pas avec De Gaulle d’ailleurs, mais enfin ça ce sont les ambitions contrariées des uns et des autres.

Mais surtout, à partit du 8 avril 1945, on commence à ouvrir les camps de concentration. Et pendant ce même temps déjà se parlent Robert Schumann, Jean Monnet évidemment, Alcide de Gasperi, un intellectuel italien tout à fait remarquable, du Piémont je crois… Et quelques autres personnes  dont les écoles ne parlent plus, notamment un Luxembourgeois, qui était un homme politique tout à fait remarquable et avisé, qui s’appelle Pech ; l’un des fondateurs de cette pensée européenne.

Qu’est-ce que c’est que cette pensée européenne ?

C’est un vrai miracle, au sens religieux du terme – Comment peut-on penser que des gens se parlaient déjà en 1945, alors qu’arrivaient au Lutétia, à Paris, les rescapés des camps de concentration, et les derniers qui descendaient des wagons des prisonniers de guerre, avec derrière le pyjama rayé, et puis « PG », « prisonnier de guerre », ou  bien « KG », « Kriegsgefangenen »…

Pendant ce temps-là, déjà, des personnes étaient en train de dire : nous allons nous mettre autour d’une table, et nous allons partager ce qui a fait l’objet de nos guerres, afin d’installer pieds et poings liés la prospérité dans la paix. C’est-à-dire : nous voulons viser la paix, et c’est la prospérité qui sera notre outil. C’est cela qui s’est passé, et qui donne lieu, cinq ans plus tard, à la naissance de la CECA, la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier.

Je ne vais pas vous faire l’historique de l’Union Européenne, j’ai des choses plus importantes à vous dire, c’est dans les livres, ça, mon métier à moi c’est de déclencher la pensée, ce n’est pas de vous donner une pensée. Simplement je vous demande de réfléchir à une chose : comment peut-on accepter l’idée que les dirigeants politiques que nous avons choisis, qui nous ressemblent – pas la peine de les critiquer : c’est nous qui les avons mis là – comment peut-on penser que ces gens ne sont pas courageux ? Et ils ne le sont pas en effet : ils n’arrivent pas à prendre, dans ce moment de crise très important du continent européen que nous vivons actuellement, la décision nécessaire de mettre de l’ordre dans notre maison, tant du point de vue de la productivité des richesses que nous produisons, et notamment de leur coût, notamment de leur modernité, enfin : des choses normales…

Comment peut-on penser que nous sommes ensemble, scellés par une monnaie, mais tiraillés comme dans des ménages divorcés par des économies divergentes ? Comment pouvons-nous penser que notre attelage peut fonctionner quand la fiscalité est un bazar de l’Hôtel de Ville, du sous-sol au plafond, et rien n’est accordé alors qu’il faut faire tous ces travaux… Comment pouvons-nous penser que ces choses sont difficiles, apparemment insurmontables puisque personne ne le fait, tout le monde dit que c’est difficile.

Dîner débat du Cercle Européen du 30 mai 2013

Jean-Marie Cavada – Dîner débat du Cercle Européen du 30 mai 2013

Alors qu’à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale ces personnes dont je vous ai parlé ont surmonté une dose de haine extraordinaire, pour faire tout de suite quelque chose qui relève d’un miracle, bien plus important que ces petits travaux dont je vous parle – ceci pour donner sans doute l’épaisseur de la lâcheté politique et de la veulerie électorale des électeurs, c’est-à-dire nous. Car l’un ne va pas sans l’autre.

Je suis venu ce soir essayer de vous donner ce qui je crois est réel : une conscience de solidarité. Il faut aussi se débarrasser de choses qui nous habitent généralement, et qui consistent à penser que c’est loin, c’est difficile, on n’y arrivera pas. Mais si. Il n’y a qu’une chose qui manque à l’action publique, en matière d’Europe aujourd’hui. C’est la pression absolument indiscutable des électeurs.

Je vois dans la rue les dentistes, les professeurs, les enseignants, pas encore de journalistes parce qu’ils ne se mettent jamais ensemble, les camionneurs, les chauffeurs de taxis, défiler pour dire « je veux plus, je veux mon statut, mes acquis… » Je n’ai jamais vu des citoyens qui ont peur – et nous avons peur, plus ou moins – défiler dans la rue pour dire « Nous voulons plus d’Europe ».

C’est pourtant cela qui est nécessaire. C’est pourtant cela qu’il nous faut. Ils ont et on a fait des bêtises, on a mal fait les choses, on s’est mal comporté, on n’a pas fini des travaux, on s’est trompé… Mais c’est quand même un acquis extraordinaire, qui a consisté à faire quelque chose d’absolument unique. La construction européenne a apporté quelque chose d’absolument unique : l’Union a fait la démonstration que un plus un ne faisait pas deux mais au moins trois, au moins quatre. C’est-à-dire, en réalité : imposer la paix sur le continent européen en produisant une extraordinaire richesse.

Car qui peut imaginer que la France se serait relevée de la Deuxième Guerre Mondiale, s’il n’y avait pas eu d’abord le Plan Marshall, qui s’appelle de l’inflation aux couleurs américaines exportées, mais au moins c’était là. Qui peut imaginer que la France serait devenue le pays moderne qu’il est devenu, s’il n’y avait pas eu certes le Plan Marshall, mais s’il n’y avait pas eu surtout l’énorme élan de production économique de l’Union Européenne, qui a décrété la libre circulation des marchandises, puis des humains, puis l’abattement quasi-progressif des barrières douanières, et puis entre 1975 et 2000, vingt-cinq ans – c’est intéressant à retenir par rapport à la fiscalité – le Plan Werner d’unification économique et monétaire qui nous mène vingt-cinq ans plus tard à l’euro. C’est une construction absolument inespérée, absolument inattendue.

Et puis il y a aussi là-dedans quelque chose de très important qui s’est passé, depuis quinze ans. D’abord un Traité de Maastricht qui n’est pas bon. Il est bon, mais il a deux grosses erreurs : il a favorisé le dumping social, notamment par le biais de la fiscalité qu’il n’a pas maîtrisée. On ne peut pas avoir une économie « unifiable », symbolisée par une monnaie réellement unifiée qui est une monnaie unique, et ne pas avoir des économies qui convergent. Mais surtout une fiscalité qui, je dirais, est organisée vers un rapprochement.

Tout le monde dit « c’est difficile ». Évidemment : tout est difficile ! C’est un truc qui m’énerve au plus haut point. Si ce chantier est difficile, qu’est-ce qu’il fallait dire, en 1975 précisément, pour Helmut Schmidt, et Giscard, qui étaient à Paris hier soir dans un débat que j’ai conduit à l’Ambassade d’Allemagne – ce sont des gens absolument remarquables, et la sénilité n’a pas encore fait ses pas vers eux. Helmut Schmidt : 94 ans ! Un grand monsieur. Grand monsieur. Et Giscard, on peut aimer ou ne pas aimer, c’est secondaire et ce n’est pas mes oignons, mais d’une promptitude intellectuelle absolument remarquable. Et bien, ils en conviennent : hier soir ils ont dit qu’il y avait un défaut central dans ce Traité de Maastricht, qui était de ne pas avoir traité la fiscalité.

En 1975 les deux larrons en question, dont je viens de vous parler, chargent Pierre Werner, Premier Ministre du Luxembourg, de conduire une mise en place de ce qu’on a appelé « l’unification économique et monétaire ». En gros il s’agissait de faire converger des économies, et de sanctionner positivement le résultat de cela par la création d’une monnaie commune. Personne n’espérait qu’elle serait unique. Une monnaie « commune ».

Et puis on s’aperçoit chemin faisant, notamment dans les dernières années, qu’il faut aller vers une monnaie unique une fois pour toutes et qu’on n’en parle plus. Ce qui fut réussi. Voilà un deuxième chantier, comme la CECA, comme la paix par la prospérité, conduit à son terme. Et ce n’est quand même pas rien, parce que s’il n’y avait pas cela, cela ferait longtemps que l’Europe serait défaite.

Dîner-débat du Cercle Européen - 30 mai 2013

Dîner-débat du Cercle Européen – 30 mai 2013

Alors l’euro est surévalué probablement, les financiers qui sont ici le reconnaîtront, il l’est, mais s’il est surévalué, ce n’est pas par une construction théorique, c’est parce que c’est une monnaie qui est recherchée ! Quand elle n’est pas recherchée par la spéculation qui tente de l’abattre, elle est recherchée parce que dans les réserves mondiales des grands continents, elle apparaît comme l’une des grandes garanties des réserves de ces pays !

Comment pourrait-on, d’ailleurs, par parenthèses, mettre un peu d’ordre dans cette fiscalité ? Je pense qu’il faut tout simplement s’inspirer de la même manière, de la même méthode que l’unification économique et monétaire, qui pendant vingt-cinq ans durant, nous a mené à la monnaie unique.

Si l’on a pris vingt-cinq ans pour faire une monnaie, on peut bien prendre quinze ou vingt ans, ou peu importe, pour faire une fiscalité, dans un serpent plancher-plafond, qui petit à petit, dans une sorte de triangle, de biseau, les rapprochent – il n’y a qu’à diviser cela en quinzièmes ou en vingtièmes, l’idée de la division de Monsieur Schmidt hier soir, et je trouve que c’est vraiment pertinent et intelligent. Parce qu’il faut faire attention : ces instruments techniques, il ne faut pas que cela dérive, sinon cela fera dérailler le projet. Ca, c’est un peu pour l’évocation…

Vous avez observé qu’au mois de novembre l’Union Européenne a reçu le Prix Nobel de la Paix, plutôt bienvenu. D’après ce que m’a dit Monsieur Jagland, qui préside le Comité Nobel et qui est par ailleurs le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe actuellement, ce Prix Nobel dit : « vous nous aviez promis la paix par la prospérité – et grosso modo, même s’il y a une crise importante, vous l’avez fait ». Mais ce Prix Nobel dit aussi une autre chose : « qu’allons-nous faire, maintenant ? Qu’allez-vous faire des années, des décennies qui viennent ? ». Et c’est là-dessus, je crois, qu’il faut s’appesantir un peu, ou en tous cas boucler notre propos.

Au fond, on entend dire actuellement des choses que l’on peut mettre dans deux paniers. Je ne parle pas de ceux qui, reconnaissant que l’Europe a fait des erreurs, ne jettent pas le bébé avec l’eau du bain, parce que c’est suicidaire d’avoir une attitude pareille – je vais du côté des sceptiques et des anti-européens.

Les sceptiques disent, ou plutôt pensent qu’ils veulent une construction européenne, mais ils ne veulent pas celle-là : ça ne marche pas, il y a des choses qui ne marchent pas. Ce qui marche, évidemment, comme d’habitude, cela passe par pertes et pertes puisque pertes et profits c’est déjà un sourire à l’avenir, et naturellement, dans ce pays profondément dépressif, et profondément consommateur de médicaments, on ne va pas en plus sourire. Je parle des sceptiques réels : ils veulent une autre Europe.

Ont-ils tort ? Je n’en suis pas sûr. Il y a une deuxième chose. Il y a ceux qui sont anti-européens. Cela m’intéresse beaucoup parce qu’il faut commencer à démonter la baraque foraine des menteurs. Ils disent : « sortons de l’euro ! ». Très bien : sortons de l’euro. Alors, je vais vous donner un exemple – je le dis souvent dans les assemblées d’ailleurs : voilà un billet de cinquante euros, cela représente, dans la dizaine de grandes villes françaises, environ cinq heures de travail non qualifié. Qui va du conducteur de chariots, l’homme et la femme de ménage… Bref : non qualifié. Si nous sortons de l’euro, ces cinq heures ne donneront pas cela, car nous aurons une dévaluation de 25 à 30 % en une ou deux fois. Y a-t-il quelqu’un dans cette salle qui pense que l’on peut accepter l’idée de s’appauvrir en développant le même volume de travail, cinq heures, pour 30-33 euros ? S’il y a quelqu’un, il faut vite me le dire. Il n’y en a pas : ce n’est pas possible ! Or voilà la conséquence !

Il y a une deuxième conséquence dont on ne parle jamais : si nous quittions l’Europe, c’est-à-dire l’entente des Traités – qui peut croire sincèrement que tout d’un coup, nos productions industrielles ou de services, auraient un essor bien meilleur, alors que nos produits sont déjà difficiles à vendre actuellement parce qu’ils sont un peu vieillis dans beaucoup de domaines, techniquement parlant.

Je vous rappelle que depuis le mois de février, l’Espagne exporte plus de voitures hors de ses frontières que la France. Ce n’est quand même pas une information mineure. Mais en plus, surtout, il nous faudrait payer des droits de douane chez nos voisins européens à qui nous vendons à peu près une bonne moitié de notre production industrielle de produits manufacturés et de services. Donc c’est un crime contre la stabilité économique et donc contre la stabilité démocratique de notre pays, dont on voit bien, d’ailleurs, que ce n’est pas le fait de fous : ils sont cinglés, mais ils sont intelligents. C’est une façon d’imposer l’autorité, qui est leur mode de gouvernement de la société.

Et je pense très important maintenant de crever cet abcès publiquement, d’en parler, et non pas de se masquer ceci cela, parce qu’il y a là un danger de déséquilibre qui ne peut pas bien se terminer pour une société équilibrée. Donc il faut combattre cette affaire. Or, aujourd’hui, l’opinion française se dit « on a tout essayé, tiens, ceux-là on ne les a pas encore essayés ». C’est un parti qui se présente – je parle du Front National – comme démocratique, et d’ailleurs, regardons un peu de quoi est fait ce démocratisme dans ce parti : captage d’un héritage industriel, les Ciments Lambert, dont on ne peut plus parler puisque le dernier qui a porté plainte a perdu devant la justice alors qu’il décrivait des faits exacts.

Deuxièmement, c’est un parti absolument démocratique qui quand même a colporté sur la place publique à peu près toutes les saloperies que même moi j’ai interdites à mes enfants. Et que, de toute façon, ce qui s’est dit sur les places publiques, dans les tréteaux de ces gens-là, tombe sous les coups de la loi : il est interdit de remettre en cause l’Holocauste, il est interdit d’être xénophobe, il est interdit de stigmatiser l’homosexualité, il est interdit tout un tas de choses dont ils ont fait un régal – et la chasse à l’Arabe, je ne vous en parle pas, même si je reconnais bien volontiers que la question de l’immigration est tout à fait fondamentale, mais elle ne prospère chez eux que parce que les gouvernants n’ont jamais voulu ouvrir ce dossier, contrairement au Canada, qui, il y a maintenant une vingtaine d’années, a ouvert ce dossier, et il faudra bien le faire.

Allons encore un peu plus loin : je ne comprends pas que lorsqu’on est contre l’Europe, on aille au Parlement Européen ! Si je suis contre le Club des Boulistes, je ne vais pas aller m’inscrire au Club des Boulistes ! Donc il y a là un mensonge devant l’opinion, dont la fatigue de l’opinion française actuellement, cette démoralisation, fait qu’ils n’arrivent même pas à crier ni à percevoir ça. Il faut dire que ce sont des usurpateurs de démocratie. Ce sont des héritages volés à tous ceux qui se sont battus pour que cela fonctionne, afin de faire le nombre, et si possible le pouvoir. Il ne faut pas prendre cela à la légère, parce que l’on voit bien, par exemple, en Hongrie aujourd’hui, le gouvernement de Monsieur Orban – je vais enlever le « Monsieur » d’ailleurs, parce que c’est un voyou : oui, bien sûr, il est monté sur les barricades pour essayer de faire un Chavez du Danube. Parce que c’est ça : toutes les libertés ont reculé ! Il a renié tous les traités qu’il a signés ! Vous savez comme moi que toutes les entreprises européennes, mais non hongroises, sont taxées en Hongrie, pas les entreprises hongroises ! d’une taxe spécifique.

Dîner-débat du Cercle Européen - 30 mai 2013

Dîner-débat du Cercle Européen – 30 mai 2013

Vous savez comme moi qu’il a fait le grand nettoyage dans les médias, je reconnais que le communisme y avait laissé des traces impressionnantes, ce n’était pas une raison pour asservir tout ça. Mais plus grave que ça, il a créé ce qu’on appelle le Bureau de la Justice, qui est dirigé par une femme, très liée du point de vue intellectuel, et il n’y a pas de sous-entendu, au Premier Ministre Orban, et dont les bureaux sont dans l’immeuble du gouvernement. Et ce Bureau de la Justice, que fait-il ? Un commandement politique des  parquets, des magistrats, et des jugements. Et j’en ai comme ça…

Le week-end, le vendredi soir, le samedi, vous voyez très facilement des jeunes néo-nazis membres du Jobbik, avec des croix gammées, traverser le pont entre Buda et Pest, et défiler. Donc c’est d’une grande gravité. On avait suspendu la Hongrie de l’Union pour plus léger que ça, du temps de Jorg Haider, et là, l’Union Européenne est tellement confuse et tellement stérilisée dans ses mouvements et dans ses décisions, qu’il ne lui vient pas à l’idée, malgré nos nombreuses réclamations, de suspendre la Hongrie jusqu’à ce qu’elle revienne à meilleure fortune.

Parce que, si c’est pour avoir ça, ce n’était pas la peine même de faire la Révolution de 56, et je ne vous parle pas du reste. On voit bien là : en Autriche, en Allemagne qui vient de créer un parti qui s’appelle « Alternative für Deutschland », aux Pays-Bas, qui fait une sorte de démocratie presque excessive, à certains moments, en France, je ne ferai la leçon à personne, nous sommes quand même très pourvus en extrémismes… On voit petit à petit – en Grèce ils sont au Parlement – arriver des forces dont le but, lassés qu’ils sont par les problèmes non résolus, est d’accepter toute forme d’autorité qui promet de les résoudre.

Ils ne résoudront rien, on le sait bien, ils aggraveront tout, évidemment, on le sait bien, c’est une évidence. Mais cette lassitude-là vient de deux choses – les choses non résolues, dont le chômage est le cœur central, et une deuxième chose : il y a une sorte d’abandon des consciences, parce qu’au fond on a plutôt bien vécu en Europe pendant cinquante ans, le chômage est une donnée nouvelle, menaçante, c’est récent, trois, quatre, cinq ans : c’est récent. Il va falloir bien sûr lutter contre ça.

Je vais terminer mon propos en vous disant que je vous décris là des malheurs récurrents, ce n’est pas la première fois dans l’histoire du continent que des choses graves se présentent à nous. Elles sont plutôt moins graves que d’autres que nous avons vues, subies, ou regardées, dont nous avons parlé tout à l’heure – ce n’est pas la première fois. Mais je dirai que les populations, les citoyens de nos pays, sont saisis d’un découragement qui nourrit la menace, et que c’est bien de cela qu’il s’agit.

Je vais vous le présenter un tout petit peu différemment : nous avons été deux générations – vos parents, vos grands-parents, et nos enfants, peut-être trois générations – pour la première fois dans l’histoire du continent européen depuis plus de deux mille ans à ne pas avoir été mobilisés par les armes, pour les armes. La guerre avec les armes.

En fait, elle arrive. Pas avec les armes. Avec un autre levier : l’économie, la grande bataille économique mondiale. Qui est une forme de guerre. De conflits et de tensions extrêmement vifs. Alors, il n’y a pas de morts officiels, on ne perd pas la vie, mais il y a quand même des gens qui tombent sur le bord du ravin un peu partout en Europe, et en France, avec ses nouveaux chiffres, 39 000 et quelques nouveaux demandeurs d’emploi rien que pour le mois dernier…

Il y a donc deux batailles très importantes à mener : intellectuellement comprendre, accepter, et diffuser l’idée que notre pays ne peut pas continuer à vivre sans se réformer. Ce que l’Allemagne, bien plus conservatrice que nous, moins foutraque, moins dispersée, a compris et a fait il y a un peu plus de dix ans maintenant. Schröeder- Hartz : les réformes. C’est une première chose. Si je passe de l’Europe au national, c’est parce que l’Europe ne peut pas rebondir si la France est en mauvais état. Donc nous devons faire ça pour nous rétablir.

Et si nous relevons un peu le curseur sur l’horizon européen : pourquoi au fond faut-il faire l’Europe, plutôt que de dire « ça suffit, il y en a marre », on rentre chez soi, on verra bien… ? Pour une raison simple : parce qu’il faut que l’Europe redevienne un continent économique de taille, de poids, d’envergure et d’autorité mondiales.

Puisque la bataille maintenant n’est plus de regarder notre pays et l’Europe, mais de regarder notre pays dans l’Europe par rapport au reste du monde qui nous fait concurrence, etc…Vous connaissez tout cela. Le nouvel horizon étant mondial, le château fort des énergies, c’est l’Europe. Mais pourquoi faut-il faire de l’Europe un continent économique redevenu moderne et puissant ? Pourquoi ? Après tout ce n’est qu’un outil, et l’économie n’est pas un but dans la vie, c’est seulement un moyen.

Parce que le but dont je vais vous parler dépend de ce moyen. Et le but c’est ceci : l’Europe doit être une puissance économique restaurée, pour devenir ou rester une puissance démocratique, influente, dans le monde. Et quand je parle de démocratie je parle de deux choses : le bien vivre ensemble, et le poids énorme auquel nous ne saurions renoncer, des arts, des cultures, d’où nous venons, et qui ont fait nos systèmes politiques.

Les systèmes politiques n’ont pas secrété une pensée, une action culturelle, c’est l’inverse : c’est la culture qui a créé nos systèmes politiques. Ce ne sont pas les systèmes politiques qui ont créé la culture. Contrairement aux Etats-Unis par exemple. Encore que, en dessous et plus profond, il y a une culture de réfugiés, de persécutés, aux Etats-Unis, qui sont très vigilants par rapport au poids de l’état central par rapport à l’individu, comme vous le savez.

Nous devons développer nos énergies, militer, retrousser nos manches, prendre en main, nous, citoyens, et d’abord par les urnes l’an prochain, un pays qui vote à 45% pour un système qui le dépasse mais dont il dépend – 60% de nos lois sont de Bruxelles. A 40 et quelques pour cents, il ne peut pas avoir une grande autorité pour critiquer le système. Va voter, après tu parleras.

Or, cet abandon existe dans nos comportements et dans nos mœurs. Mais chacun fera comme il l’entend. Je pense simplement que les réformes en France s’arrêteront si la construction européenne s’arrête. Et je pense que la construction européenne s’arrêtera si les citoyens que nous sommes ne se précipitent pas massivement dans les urnes. Pour voter ce qu’ils veulent ! A part extrême-droite, je l’espère, et pour l’extrême-gauche, franchement, il faut quand même des pincettes ! Ce serait des gens comiques, s’ils n’étaient pas quand même un peu dangereux. Oui : ça désarticule les majorités.

La France, pour ne prendre que cet exemple, en matière européenne, vit sous l’influence, dans la droite républicaine, de son extrême-droite, et dans la gauche républicaine, de son extrême-gauche : qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse avec ce genre de choses, si ce n’est pouvoir compter sur des dirigeants courageux. Les dirigeants sont intelligents : ces trente dernières années on en a vu beaucoup – trop intelligents, pas assez courageux. J’aimerais mieux moins intelligents, plus courageux. Le dernier grand homme d’Etat en Europe s’appelle Monsieur Schröeder.

Il a sacrifié sa réélection au redressement de son pays. Qui dit mieux ? C’est ça, le milieu dans lequel nous vivons. Et je suis persuadé, mesdames et messieurs, chers amis, que cela ne se passera pas – ce redressement historique  qu’il est nécessaire d’appeler pour que l’on ne sombre pas – si vous, les citoyens, vous ne vous en mêlez pas puissamment. Il n’y a aucun avenir à ce système sans vous, franchement. Voilà : je voulais vous dire ça.

Et je terminerai par quelque chose d’un petit peu plus élevé encore : pendant la Première Guerre Mondiale deux écrivains se sont échangés une correspondance secrète, un Français, et un homme de langue allemande. Le Français faisait partir ses lettres par des messagers pendant 14-18 : Cluny, Neufchâtel, Schaffouse, et ça partait. Et dans l’autre sens, l’autre écrivain faisait passer ses lettres par le même circuit. Qui arrivait en France.

Que disaient ces deux personnes ? Un jour, les peuples européens – pas les systèmes, les peuples, nous – seront si harassés du malheur qu’ils se sont acharnés à fabriquer pour eux-mêmes, qu’ils se mettront autour d’une table pour essayer de s’entendre sur un bonheur possible. Sur un bonheur possible. 1916-17.

Et qui sont ces deux personnes ? L’un est un écrivain un peu oublié aujourd’hui, qui s’appelle Romain Rolland. L’autre est pour moi un auteur majeur, dans la pensée européenne, qui était un Autrichien, juif, enfant d’une famille d’une petite bourgeoisie industrielle textile, qui habitait d’abord Salzburg, puis Vienne, et qui, étant juif, s’est réfugié vers le milieu des années trente à Berlin, où il pensait être protégé par le bouillonnement intellectuel, c’est-à-dire la fin du Bauhaus, Klimt, tous ces gens, qui sont aujourd’hui exposés au Louvre, par parenthèses…

Il a bien vu que les Nazis étaient en train de mettre la main sur le système, il est parti à Londres, où il a fait en 1938 ou 39 un magnifique discours, oraison funèbre de Sigmund Freud, puisque Sigmund Freud est décédé là-bas. Il ne s’est pas plu à Londres, il est parti aux Etats-Unis. Il ne s’est pas plu aux Etats-Unis, il est parti au Nord du Brésil, et le 23 février 1942 il s’est suicidé avec sa femme : il s’agit de Stefan Zweig, dont l’écrit le plus somptueux, moderne à souhait aujourd’hui encore, s’appelle « Le Monde d’Hier », qui est d’une très grande beauté.

Ces choses nous concernent de près. Pourquoi ? Parce qu’en soixante ans l’Europe a montré que dans la civilisation et dans la bestialité dont nous étions capables, soixante ans d’Europe, et rien d’autre, rien d’autre, soixante ans de vie en commun, de projets en commun, nous ont rendus meilleurs que nous-mêmes.

L’Europe a fait dominer notre action et notre pensée, par le cerveau civilisé, le cœur, et je dirais même l’âme – il s’agit d’un projet de société – sur la bestialité dont nous avons été capables les uns et les autres. Et rien que pour cela : Chapeau, l’Europe ! Merci beaucoup.

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