François Soulage : « La grande pauvreté n’intéresse pas les politiques en général »

Attendu demain mardi à Dijon pour animer une rencontre sur le thème de la grande pauvreté et de l’exclusion en France, sans oublier une intervention sur la situation des « migrants » dans notre pays et dans l’Union européenne, François Soulage, président national du Secours catholique depuis 2008, a accepté de répondre à nos questions.

Pour quelles raisons venez-vous à Dijon débattre sur ce thème des associations caritatives dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion ?

« Je viens à Dijon rencontrer les équipes du Secours catholique du département de la Côte-d’Or et, plus largement, de la région Bourgogne qui aujourd’hui sont confrontées, tous les jours, à l’extrême pauvreté dans nos lieux d’accueil, de distribution alimentaire ou dans nos épiceries sociales. Elles constatent aujourd’hui une aggravation des situations de grande pauvreté et elles ont besoin de se sentir un peu soutenues devant ce puits sans fond. La grande pauvreté et les difficultés s’accroissent et elles se sentent un peu démunies en termes de réponses.

Donc, je viens d’abord pour les écouter, pour voir ce qu’elles vivent. Et, ensuite, pour relayer ce que je fais à partir de chaque visite de délégation, le vécu sur le terrain auprès des personnes en grande difficulté. C’est aussi pour moi être le porte-parole de tous ces gens qui se mobilisent au quotidien. »

Ce que vous dites, n’est-ce pas tout simplement un constat de l’échec du politique, de l’action politique au fil des mandats ?

« Bien sûr, c’est exactement ce que je pense. Aujourd’hui, la question de la grande pauvreté n’intéresse pas le débat politique. Ce qui intéresse, c’est le seuil de pauvreté, la situation des classes moyennes qui s’appauvrissent. C’est une préoccupation parfaitement légitime, mais qui laisse de côté les gens en très grande pauvreté, qui vivent uniquement de minima sociaux, qui ne trouvent pas d’emploi et souvent relégués dans des quartiers difficiles, en situation de surendettement croissante. Et ce sont des catégories qui ne votent pas. On a d’ailleurs pu le voir aux dernières cantonales.

C’est donc aussi pour attirer à nouveau l’attention des politiques en général sur cette frange de la population, qui correspond à 7 ou 8 % de la population française. »

Ces 8 % des Français n’intéressent donc plus les politiques ?

« C’est exactement ce que je pense. Je pense que la grande pauvreté n’intéresse pas les politiques en général. »

Ce que vous dites est grave. Autrement dit, ces catégories de la population sont condamnées à rester en marge de la société…

« Tout à fait. C’est bien pour ça que je me déplace beaucoup en France aujourd’hui, et que je demande à chaque fois de faire des débats publics, parce que je crois très important de pouvoir attirer l’attention sur ces catégories.

Nous publions chaque année un rapport statistique, au mois de novembre, et nous voyons, chaque année, la situation qui s’aggrave. Et je le dis pour les personnes en grande pauvreté, c’est-à-dire ceux qui sont loin du seuil de grande pauvreté. »

Les maires peuvent-ils lutter à l’échelle locale contre cette grande pauvreté selon vous ?

« Aujourd’hui, nous sommes en face d’une situation extrêmement difficile parce que les collectivités – qu’il s’agisse des communes ou des départements – se sont vues réattribuer des fonctions qui étaient des fonctions d’Etat, et qu’elles n’ont pas les ressources financières suffisantes. La première année du transfert, on leur a transféré les crédits, mais comme ça augmente chaque année, comme pour le RSA, elles n’arrivent plus à s’en sortir.

La politique du logement n’est pas une politique communale parce que les décisions financières dépendent de l’Etat et les autorisations de construire sont tout de même soumises au poids de l’opinion publique. Combien de collectivités aujourd’hui n’arrivent pas à construire de logements sociaux en quantité suffisante parce qu’il y a une inacceptation totale de la population face à l’image désastreuse du logement social aujourd’hui en France… Il y a donc une responsabilité en France de la société et c’est un peu là-dessus que nous voulons réagir.

Une des questions fondamentales est celle du logement : il n’y a pas assez de logements sociaux, il y a des crédits qui sont utilisables mais qui ne sont pas en totalité utilisés. Et là-dessus, le ministre Benoist Apparu a raison, parce que nous n’arrivons pas à monter les programmes suffisants. Il y a souvent quatre ou cinq recours administratifs pour empêcher le lancement d’une opération.

Il y a aussi un problème d’opinion publique. Et, aujourd’hui, comme on a un peu tendance à assimiler logement social et population à difficultés, voire immigration, on est dans un débat de fous qui fait que les collectivités, surtout à un an des élections, ne veulent pas bouger. »

Les structures associatives sont-elles condamnées à pallier cette absence de politiques sur le terrain ?

« Non. Et sur ce point, soyons très clair : les associations ne peuvent pas pallier les politiques, leur budget n’a rien à voir avec les budgets publics disponibles. Le budget de l’association Secours catholique, une des plus grosses ONG françaises, c’est 20 % du budget social du seul département des Yvelines !

Nous sommes là pour intervenir à la fois en dénonciation, en proposition et en subsidiarité là où vraiment nous pensons que la collectivité, même en y mettant le paquet, ne pourra pas faire. C’est en direction de personnes en très grande difficulté d’illettrisme, ou de très grande difficulté familiale lourde, où les assistantes sociales ne pourront pas intervenir.

Nous, notre idée, c’est d’au contraire de permettre aux personnes qui sont vraiment loin de l’accès aux droits, de pouvoir justement accéder aux droits. A condition que l’accès aux droits soit existant. Et il y a des cas où ça n’existe pas. »

Est-il possible de quantifier le nombre de personnes en France qui sont touchées par cette extrême pauvreté ?

« Nous estimons, nous, que c’est 6 millions de personnes en France. Nous aidons au Secours catholique chaque année 1,5 million de personnes. Et nous avons estimé ce chiffre au total à environ 6 millions. On prend les gens qui, pour vivre, par rapport au seuil de pauvreté – 910 euros par unité de consommation – ont un budget de 800 euros par mois. Et on pense que c’est 5 à 6 millions de personnes qui vivent dans cette zone-là. »

Nous sommes à un an de l’élection présidentielle. En tant que président du Secours catholique, comptez-vous interpeller tous les candidats sur cette problématique de la pauvreté ?

« Oui, bien sûr. Non seulement sur cette question et sur une autre que j’aborderai à Dijon, la question de l’immigration. Ce sont les deux questions sur lesquelles nous sommes le plus en pointe.

Sur l’immigration, on pose aujourd’hui de mauvaises questions. Je lisais (mardi) Les Echos, le journal du patronat, avec un long article qui disait que l’immigration devait être une chance pour la France et qu’il fallait arrêter de la traiter comme une malédiction. Il faut donc que nous travaillons sur cette questio; et c’est ce que je dirai à Dijon avec les Amis de la vie et le Secours catholique.

De la même manière pour la grande pauvreté : il faut travailler dans une position d’ouverture et non pas dans une position de fermeture, sinon, on ne trouvera pas de solutions. »

Propos recueillis par Emmanuel Hasle

e.hasle@lebienpublic.fr

Article original :

François Soulage : « La grande pauvreté n’intéresse pas les politiques en général »

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