Coup de projecteur sur #Goodsharing

Le début du mois d’avril a vu naître à Charleston un nouveau collectif baptisé #Goodsharing. Une démarche citoyenne lancée par CharlestonGOOD à travers une conférence de trois jours ouverte à tous et gratuite. Puis suivie de deux rendez-vous pour approfondir.
Je me suis rendue à ces différents évènements en me demandant si j’allais assister à la formation d’un énième groupe de travail ou réseau d’individus qui s’engagent en faveur de leur communauté, tout en espérant être le témoin de l’émergence en temps réel d’une de ces nouvelles pratiques locales d’action citoyenne basées sur la révolution digitale et l’intelligence collective qui se propagent depuis quelques années dans différentes villes.

La conférence dénommée #Goodsharing qui a lancé le mouvement du même nom a été initiée par CharlestonGOOD, média social collaboratif fondé en 2013 par Todd Chas. Sa vocation : soutenir et célébrer les individus et projets positifs favorisant le bien (commun) à Charleston. L’évènement a été mis en place en partenariat avec Building from the Block Up, organisation communautaire et réseau de ressources dédiés aux jeunes.

De la naissance d’un mouvement citoyen…

CharlestonGOOD

CharlestonGOOD

A travers sa plateforme CharlestonGOOD, Todd est arrivé au constat qu’il existe à Charleston un grand nombre de belles initiatives, mais que malheureusement la Ville ne favorise pas la rencontre des capacités de ces porteurs de projets. Or, il est convaincu qu’un tel partage pourrait développer les actions citoyennes individuelles pour les transformer en une dynamique collective. Les projets existants et les démarches nouvelles pourraient alors exprimer tout leur potentiel et atteindre toute leur efficacité. D’autant plus que Charleston a la taille parfaite pour qu’une telle dynamique s’y épanouisse. De ce diagnostic est née l’idée de #Goodsharing, mouvement qu’il a pensé comme un espace offrant une réponse à ce besoin local à la fois de valorisation et de collaboration, ainsi que les outils nécessaires à son déploiement.

 

En discutant avec Gena, jeune femme de 35 ans, présente aux réunions, je me suis rendu compte à quel point ce mouvement satisfaisait effectivement cette appétence de plus d’interaction et de coopération. Elle m’expliqua que les acteurs locaux avaient pris l’habitude dans leur engagement associatif d’être mis en compétition et que la plupart des réseaux disponibles à Charleston, totalement orientés business, encourageaient une relation tout sauf collective. Elle insista sur le fait que « Charleston est une cité où il y a de la diversité et qui n’est pas trop concentrée. Donc le changement y est possible. Avec #Goodsharing, on donne enfin aux habitants de Charleston les moyens de développer des projets positifs, ce mouvement étant un incubateur. »

… A son déploiement via le lancement ou le soutien à des projets locaux

Le collectif #Goodsharing réunit ainsi une communauté de femmes et d’hommes de tous âges, activistes locaux, leaders communautaires ou simples citoyens qui œuvrent pour davantage de solidarité, de mixité et de justice sociale. Sorte de brainstorming souple et libre, la conférence fondatrice, suivie des deux rendez-vous, prennent le pouls de ces différents acteurs au niveau de leurs besoins et de leurs ressources. A travers le pari du partage, ces individus peuvent accorder leurs idées et projets afin de leur donner l’élan et les moyens de se concrétiser ou de se développer.

photo 3Parmi les initiatives partagées, deux d’entre elles ont attiré mon attention. Elles ont en commun d’apporter une réponse originale à un problème existant depuis longtemps à Charleston. Le premier projet (qui n’est qu’au stade du concept) s’intitule Bus to Play. Il se confronte à l’un des enjeux majeurs de la ville, celui de la mobilité (durable). En effet, les transports collectifs y sont quasi-absents (un bus toutes les heures en moyenne) alors que le trafic routier arrive à saturation. Au-delà d’améliorer le réseau, l’ambition de Bus to Play est de changer la perception et l’usage du bus dans la population et chez les pouvoirs publics en l’invitant dans le quotidien. En effet, l’initiative entend faire avancer l’utilisation du bus certes pour aller travailler, mais aussi pour se rendre à la plage, au célèbre Farmer’s Market ou encore aux plantations. Trois exemples d’activités populaires et pourtant totalement inaccessibles à qui n’est pas motorisé.

Le second projet fait partie de l’économie circulaire et illustre le développement du mouvement appelé en anglais « farm-to-table ». Portée par l’organisation Cycles Compost Charleston, l’action est inédite dans le sens où elle renverse le concept initial en allant cette fois de l’assiette à la ferme. Les deux jeunes hommes à l’origine de cette démarche s’adressent depuis août 2013 aux nombreux restaurants du centre-ville en leur proposant une solution séduisante pour réduire le gaspillage alimentaire et son empreinte carbone : un service de retrait en vélo de son seau à compost pour un dollar par kilogramme. Cet engrais naturel est utilisé ensuite dans les nombreux parcs et jardins communautaires que compte la ville. Depuis quelques mois, l’organisation gère d’ailleurs elle-même un jardin du centre-ville pour faire revivre ce quartier défavorisé. La jeune association rend donc la pratique du compost simple et accessible. En 2014, c’est environ un kilogramme de compost par jour qui a été récolté. L’ambition est de doubler ce chiffre en 2015.

De quelle dynamique citoyenne parle-on exactement ?

« Le tout est plus important que la somme des parties »

Au stade précoce de développement où se trouve #Goodsharing, il est encore trop tôt pour décrire précisément comment ce mouvement s’organise et l’impact qu’il va avoir. Par contre, une philosophie et des pratiques de travail se sont clarifiées à chaque réunion. En termes de valeurs, on retrouve celles de la collaboration, de l’ouverture, de l’indépendance et du plaisir. Pour ce qui concerne sa mission, le réseau cherche à soutenir le développement de nouveaux projets pour mieux créer, mieux travailler ou encore mieux vivre ensemble. Au niveau de sa méthode pour promouvoir le partage et l’apprentissage, nous sommes dans une dynamique participative et de mutualisation des expériences et des ressources. Tout cela via une organisation qui se veut organique et inclusive, un fonctionnement non hiérarchique et transparent, et l’utilisation d’outils en ligne tels qu’un groupe Facebook et un portail communautaire.

photo-4#Goodsharing peut donc être vu comme un exemple de cette nouvelle dynamique citoyenne décentralisée. Plus précisément, ce mouvement s’inscrit dans ce phénomène croissant de « co-working » en étant un accélérateur d’idées et de projets dédiés à l’émergence d’une société coopérative et bienveillante, se nourrissant de la collectivité, et qui soit écologiquement soutenable et socialement responsable. A noter aussi que #Goodsharing illustre le concept d’innovation frugale qui vise à innover avec des idées peu coûteuses mais très astucieuses.

Retenons donc que #Goodsharing est une organisation mouvante et indépendante qui croît et prospère avec et pour ses membres. Il est une expérimentation du quotidien, un catalyseur d’énergies et de connexions ainsi qu’un laboratoire social de co-production… pour amplifier l’implantation et la visibilité des actions citoyennes pertinentes.

Une vision et des aspirations qui se retrouvent dans l’affiche même de la conférence #Goodsharing mettant en scène un arbre, symbole de la force, de renouveau et incarnation de la grandeur et de la longévité. Chaque feuille est représentée par une technologie permettant la communication et le partage en temps réel. Le croquis (réalisé en direct de la dernière réunion du mouvement) va dans le même sens : les projets individuels (les feuilles de l’arbre) se lient dans un même but, celui de nourrir le bien de la collectivité (le tronc) qui, à son tour, les nourrit dans une relation circulaire.

Un phénomène mondial en cours

Ces organisations collaboratives au leadership distribué se sont lancées au tournant des années 2010, c’est-à-dire au moment de l’explosion des réseaux sociaux et des pratiques participatives. Aux Etats-Unis, il existe dans ce domaine Shareable, un hub né en 2010 qui connecte, informe et agit en faveur d’une transformation partagée pour un monde plus heureux, résilient et équitable, ou encore BALLE, be a localist, organisation fondée en 2001 qui est convaincue que la prospérité réelle commence au niveau local. De l’autre côté de l’Atlantique, ces structures sont plus nombreuses et abouties en essaimant au-delà de leur territoire d’origine. Les plus exemplaires d’entre elles sont OuiShare pour l’économie collaborative et MakeSense pour l’entrepreneuriat social.

photo 5Ces différentes structures ont en commun d’animer des communautés locales dédiées aux pratiques réinventées et performantes qui facilitent la mobilisation citoyenne au service de l’intérêt général. Elles promeuvent un processus de décision guidé par l’action et un mécanisme de coordination des agents indirect. De plus, elles offrent des rendez-vous locaux, des groupes en ligne ou bien encore un festival national annuel. Ainsi, les rencontres et les interactions qui génèrent l’innovation en termes de pratiques et d’usages ont lieu en ligne, mais sont aussi recherchées sur le terrain au plus près des acteurs. Enfin, pour comprendre et encourager cette transition sociétale, des études, boîtes à outils et des méthodologies sont produites en open source.

Cette immersion dans l’innovation sociale citoyenne à Charleston à travers le mouvement #Goodsharing me conduit à m’interroger sur la manière dont les entrepreneurs locaux exploitent, eux, le pouvoir du web pour trouver des modèles économiques qui apportent des solutions alternatives à de vraies problématiques humaines.

 

A suivre mi-aout 2015 avec une exploration de l’innovation sociale numérique à Charleston à travers deux évènements tech qui ont eu lieu en avril et mai dernier, le DIG SOUTH et le RISE OF THE REST TOUR.

RAPPEL

Cette série d’articles intitulée « L’innovation sociale partout dans le monde et aussi à Charleston » écrite par Carole Veisseire Nelson ambitionne d’explorer les nouvelles façons de penser, de faire et d’être en cours dans cette ville moyenne en plein boom du Sud-Est des Etats-Unis. Des pratiques issues de l’économie collaborative, circulaire et solidaire ou encore de l’entreprenariat social. L’auteure offre ici une loupe sur ces multiples initiatives qui allient habilement performance économique, sociale et environnementale, et à la fois dessinent les nouveaux modèles de demain.

 

Portés aussi bien par les citoyens que par des structures publiques ou privées, ces idées et projets foisonnent à Charleston depuis 2012. Leur leitmotiv, créer et entreprendre autrement afin de contribuer à la construction d’une société de partage, de mutualisation et d’optimisation des ressources avec et pour tous. Boostées par les usages numériques et exigeantes dans la quête de sens et la recherche d’impact social positif, ces solutions libèrent les énergies. Tout en donnant un cap précieux à une société digitalisée, en manque de repères. Besoins de proximité géographique et relationnelle peuvent alors s’articuler idéalement.

Article original publié la Box de l’ESS  Sciences-Po Alumni : http://ess.sciencespo-alumni.fr/blog/?p=2964

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *