L’Anorexie-Boulimie n’est pas une fatalité

Nathalie Maciel, ancienne anorexique, répond aux questions de Cécile Chapelle et d’Alain Schéhadé pour le Cercle Européen.

Le Cercle Européen
Comment définiriez-vous l’anorexie-boulimie ?
Nathalie Maciel

Cette maladie est « une allergie passagère à la vie, qui passe »* Une allergie du plaisir simple de vivre ; Un moment donné de vie difficile dont on peut se sortir et guérir.

Le Cercle Européen
Qu’est ce qui provoque cette maladie ?
Nathalie Maciel

De façon générale, les raisons de l’anorexie-boulimie sont multiples et propres à chacun. Le corps médical traite cette maladie de mieux en mieux mais il n’y a pas de réponse claire quant aux causes. Dans mon cas, l’anorexie n’a pas été causée par un malaise mais par un « mal-être », un « mal-à-devenir ». Cette maladie est arrivée à un moment de ma vie où je devais faire des choix : je venais d’avoir le baccalauréat et j’allais entamer mes études. Certaines personnes sont atteintes d’anorexie suite à l’occurrence d’un évènement traumatisant tandis que j’ai commencé à en souffrir alors que mes envies étaient les plus fortes. Je ressentais un désir de vivre très fort, une volonté de réussir aussi. Je souhaitais tout simplement conduire ma vie. Mais cette envie motrice est devenue un poids.
J’étais dans un passage de vie pendant lequel je voulais devenir quelqu’un et je me suis fragilisée. Je me suis coupée avec l’extérieur afin de me trouver mais j’ai été trop extrême. Je me suis allégée pour gagner en vitesse. C’était illusoire, fantasmagorique.
Alors que je voulais acquérir une parfaite maîtrise de ma vie, je me suis enfermée dans cet enfer. J’étais conduite par une envie de réalisation, d’affranchissement que je n’arrivais pas à verbaliser d’autant que j’ai eu une personnalité exigeante, idéaliste et émotive.
Les premiers symptômes sont apparus à 17 ans. J’étais aveuglée par un gros fantasme sur l’université, centré autour de la réussite sociale. J’avais en tête un grand idéal de vie.
Une forte énergie était concentrée en moi, à l’intérieur. J’avais une telle envie de vivre ! J’ai alors mis le pied dans un engrenage alimentaire. L’anorexie est une maladie de paradoxes.

 Le Cercle Européen
Quel a été le point de départ de votre maladie ? Comment l’avez-vous vécue ?
Nathalie Maciel

Au départ, je souhaitais perdre 10 kilos. En parallèle, j’avais entendu une amie dire qu’elle se faisait vomir pour maigrir. C’est là que tout a commencé. Dix ans de souffrance, entre 17 et 27 ans.
J’ai donc commencé par rendre mes repas. « Les résultats » étaient peu probants mais j’avais le sentiment d’être de plus en plus légère. Puis, d’autres maux ont prestement fait leur apparition avec, comme la restriction alimentaire sévère, les TOC… J’en arrivais au point de me contenter de respirer les odeurs provenant de la cuisine pour être rassasiée. Je mourais souvent littéralement de faim mais j’avais développé des schémas mentaux de maigreur qui me permettaient de tenir. J’ai déployé une force et une énergie incroyables à ne pas me nourrir, à me cacher et à me faire vomir jusqu’à ce que, parfois, quelques gouttes de sang apparaissent.
La descente aux enfers est extrêmement rapide. En perdant du poids, je me sentais devenir de plus en plus puissante, cette puissance me permettant de répondre aux idéaux que j’avais en tête. Mais je suis tombée très vite dans l’obsession infernale du poids et des calories… Je passais de l’anorexie à la boulimie, de la boulimie à l’anorexie… Et ainsi de suite… Je pensais que la moindre prise alimentaire pouvait me faire grossir. Et j’étais terrorisée.
La notion de plaisir est complètement anéantie par la notion de maîtrise. Mais je suis persuadée que la maîtrise de l’alimentation est motivée par l’envie de vivre. Le problème est que l’envie de vivre sous-jacente n’est pas clairement identifiée, encore moins communiquée et qu’en passant, comme l’on fait fausse route, par le canal du corps et de la maîtrise alimentaire, l’envie qui prend le pas sur la parole, se perd dangereusement dans les affres du suicide et de la dépression avec les Troubles du Comportement Alimentaire.
Par exemple, certaines personnes deviennent anorexiques suite à une déception amoureuse. Derrière le problème alimentaire se cache une envie profonde d’amour. Je pense qu’il faut surtout se concentrer sur cette envie, qu’elle doit rester positive et constructive et écarter toute personne de s’enferrer dans le danger de l’anorexie.
J’étais complètement obsessionnelle. Une personne qui me parlait était susceptible de me déranger car j’étais en train de compter les calories que j’avais ingérées et que je devais perdre. Tout était centré sur la nourriture, le poids, le corps. Je n’avais plus de vie. J’ai souffert d’anorexie pendant 10 ans, dont 5 années sévèrement. J’étais centrée sur moi-même, j’avais un comportement très égocentrique, une posture « quasi autistique ». Les seules personnes qui existaient étaient mes parents, j’avais complètement oblitéré mon frère et mes amis. J’étais accaparée par la souffrance, isolée, dépossédée de moi-même.
J’étais plus ouverte aux autres en période d’anorexie que de boulimie. En phase de boulimie, le monde se résumait au frigo et aux toilettes. Les crises étaient d’une extrême violence et je me dégoutais tellement que je n’arrivais plus à me doucher. Mais la phase de restriction était également mortelle : je me sentais belle, forte, puissante, alors que j’étais au bord du précipice. Quelque soit la phase, une personne anorexique – boulimique est toujours en totale souffrance et nécessite d’être aidée.

Le Cercle Européen
Peut-on guérir de l’anorexie ? De quelle façon avez-vous entamé le processus de guérison ?
Nathalie Maciel

Les espoirs de guérison sont réels.
Par rapport à sa famille, l’anorexique va faire preuve « d’intelligence » pour cacher sa maladie. On peut tromper son entourage pendant longtemps. Ma chance a été de très vite pouvoir en parler même si je cachais les vomissements et les restrictions alimentaires. Mais j’ai très vite expliqué à mes parents de quoi je souffrais. Cela a été très difficile pour eux de l’accepter. Ils ont terriblement angoissé et culpabilisé. Mais tant qu’ils refusaient de voir la vérité en face et qu’ils étaient en colère, ils ne m’ont pas aidée. A partir du moment où ils ont accepté la maladie, ils m’ont pleinement soutenue et accompagnée, ce qui m’a permis de trouver la force d’agir. J’ai alors pris la décision de contacter des médecins, de leur parler et d’accepter les traitements proposés. Plus la maladie est rapidement identifiée, plus vite elle est prise en charge et mieux elle se soigne.
Le rôle du parent est essentiel. Il doit être à l’écoute, soutenir, rassurer ; lui dire combien il aime son enfant et le trouve beau. L’anorexique est un corps qui n’a pas trouvé d’autre mode d’expression. Il faut le nourrir de paroles et d’amour afin qu’il arrive à s’exprimer par d’autres moyens. Le parent doit également encourager le malade à rechercher une aide extérieure : il faut se tourner vers des professionnels de la santé.

Le Cercle Européen
Comment avez-vous guéri ?
Nathalie Maciel

J’ai cherché les clefs pour me guérir : le contact avec les autres est essentiel. Ne pas rester seul, mais sortir de l’isolement. Avec le corps médical, chaque rencontre a été bénéfique, car chacune a à la fois mis en lumière ma souffrance et créé du lien avec l’extérieur. Mes parents m’ont entourée et épaulée; nous avons constitué une équipe gagnante.
La guérison est graduelle, le processus peut être long, il faut répéter les soins jours après jours. Le plus important est de conserver la volonté de guérir. Ma mère me répétait : « Allez ma fille, ça ira mieux demain ». Même si ce n’était pas systématiquement vrai, ce message d’espoir m’a soutenue et m’a aidée à continuer mon combat. Chaque journée était une victoire, chaque pas de fait en avant avec la nourriture, une renaissance. Une fois guérie, la vie reprend ses droits, on passe à autre chose. Je n’ai pas écrit mon livre* pour me soigner. Je l’ai écrit quand j’espérais déjà en être sortie.
Je pense que chaque personne en souffrance qui est anorexique – boulimique a la force en elle de guérir. Toute cette force négative qu’elle a pu déployer peut devenir positive. Guérir, c’est (peut-être) prendre conscience de sa force, garder espoir de s’en sortir et mettre des mesures de soin en place pour y arriver.

Le Cercle Européen
Avez-vous des regrets ?
Nathalie Maciel

Je n’ai pas le temps pour les regrets. Je n’ai pas encore la vie à laquelle j’aspire mais je pars de ce que j’ai, j’évolue et je m’en satisfais avec un plaisir authentique. Il faut de la patience, de la confiance, du courage mais il est également nécessaire d’accepter la réalité et de mieux se connaître. Les désirs et les envies doivent être exprimés puis matérialisés concrètement (faire des rencontres, reprendre les études…). Il faut quitter la part fantasmagorique de ses désirs et accepter de ne pas tout maîtriser.
Se détacher de l’imaginaire pour regarder la réalité en face et la mettre en corrélation avec soi-même est la clef de ma guérison. Grâce à cela, j’ai pu me sentir de plus en plus légère et je n’ai plus eu besoin de passer par la légèreté du corps. C’est alors que j’ai fini par trouver ma place dans la société.

*La Balance du vide, Nathalie Maciel, Dorval Editions.

>> Biographie de Nathalie Maciel

1 Comment

  1. Magali

    Bonsoir, j’ai été particulièrement touchée par votre témoignage dans l’émission mille et une vies sur France. J’ai d’ailleurs acheté et lu par la suite votre livre. Tout cela m’à redonne un peu l’espoir d’une guérison.
    J’aurais souhaité , si cela ne vous dérange pas, avoir quelques contacts avec vous (par les moyens à votre convenance : mail, tel)pour discuter de votre parcours de guérison. ..je vous laisse mon adresse mail.
    Dans l’attente d’une réponse de votre part
    Merci

    Magali

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